Posture d'éducateur : jusqu'où tisser le lien avec nos élèves ?

Rédigé par antistress le 16 décembre 2020 (mis à jour le 08 février 2021) - Aucun commentaire

Le professeur Keating debout sur une table de classe devant ses élèves ébahis

C'est une question un peu vertigineuse, que je me suis posée à l'occasion de l’exercice de mon métier de CPE, et que je vous invite à vous poser avec ce billet.

Commençons tout d'abord par la préciser : la question n'est pas tant de savoir jusqu'où nous pouvons tisser le lien avec nos élèves mais jusqu'où nous devons tisser le lien avec nos élèves, selon le besoin de chacun d'eux à un moment donné.

Cela va sans dire mais cela va mieux en le disant

La première règle essentielle à se fixer, il me semble, est de garder la distance avec laquelle on se sent à l'aise dans sa posture d'éducateur.

Plus votre posture d'éducateur sera réfléchie, construite et claire pour vous, plus vous pourrez envisager de moduler la distance qui vous sépare des élèves pour répondre à leurs besoins sans risquer la confusion.

L'origine de mon questionnement, en deux expériences éducatives

Cette question – jusqu'où pousser la relation avec nos élèves – je me la suis posée à deux reprises au cours de l'année écoulée, tandis que j'enrichissais ma pratique des outils de la communication empathique telle que présentée dans le manuel de Marshall B. Rosenberg : « Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs) – Initiation à la Communication NonViolente ».

La première fois

Tandis que j'investissais la communication empathique, en travaillant la relation éducative à un niveau émotionnel inédit dans ma pratique, j'ai été amené à clarifier ce qui se jouait en moi : empathie cognitive, empathie émotionnelle, sympathie, contagion émotionnelle… Après avoir craint d'être tombé dans la contagion émotionnelle à la suite d'un entretien éprouvant avec une élève, j'ai réalisé une longue introspection qui m'a conduit à découvrir que j'étais doté d'hypersensibilité, ce qui brouille a priori un peu plus les cartes, mais constitue au final un véritable atout dans mon métier au moment de devoir jeter un pont vers un·e élève en souffrance.

Selon Wikipédia, l'empathie est la capacité à se mettre à la place d'une autre personne pour comprendre ses sentiments et ses émotions, voire ses états non-émotionnels, comme ses croyances. Dans ce dernier cas, il est plus spécifiquement question d’empathie cognitive.
Dans le détail, on différencie donc l'empathie émotionnelle, qui désigne la capacité à ressentir les états affectifs d'autrui, de l'empathie cognitive, c'est-à-dire la capacité à comprendre les états mentaux d'autrui (il y aurait même un étage encore avant qui serait celui de l'empathie mimétique, déclenchée par nos neurones miroirs. Selon la formule du neuropsychiatre Jean-Michel Oughourlian, le premier mouvement est toujours un mouvement mimétique. Ensuite ce mouvement est habillé par le vestiaire émotionnel et coiffé par le vestiaire cognitif).

L'empathie se distingue de la sympathie et de la contagion émotionnelle par le fait que la réponse empathique aux états affectifs d'autrui se produit sans que l'on ressente soi-même la même émotion, ou même une émotion quelle qu'elle soit.
Précisément :
  • La contagion émotionnelle c'est lorsqu'une personne éprouve le même état affectif qu'une autre, sans conserver la distance entre soi et autrui.
  • La sympathie est la réaction ou la motivation émotionnelle qui conduit à un comportement prosocial (aider l'autre). Par comparaison, l'empathie c'est la compréhension de l'autre, la sympathie c'est vouloir le bien-être de l'autre : c'est un peu l'étape suivante.
Quant à l'hypersensibilité, c'est une sensibilité plus élevée que la moyenne qui touche 15 à 20% de la population mondiale.
C'est une neuroatypie : la personne ressent les émotions de façon plus forte que les neurotypiques, mais suivant un effet de seuil. Ainsi, une situation émotionnelle de faible intensité sera vécue sans réaction, ce qui peut parfois laisser penser que les personnes hypersensibles sont froides et hautaines. Par la suite, la courbe s'accorde sur celle des personnes neurotypiques puis, à partir d'un certain seuil, la dépasse.
Cette sensibilité extrême présente un double versant :
  • À fleur de peau, un hypersensible peut être susceptible, facilement irritable, profondément déstabilisé par les critiques et la contradiction, rapidement submergé de honte. Souvent affecté par les souffrances des autres, il peut connaître la peur d’être rejeté.
  • Dans la besace de l’hypersensible : la créativité, l’empathie, la délicatesse, la fragilité, la compassion, l’attention portée à autrui mais aussi la finesse des intuitions… Ce qui peut alors se traduire par cette jolie phrase de Cécile Guéret : Être hypersensible, c'est être relié plus fort aux autres .
L'intensité des émotions ressenties provient notamment du fait que les mécanismes d’habituation, habituation à l’agréable ou au désagréable, ne fonctionnent guère chez les hypersensibles, comme le fait remarquer le psychiatre et psychothérapeute Christophe André.


Un hypersensible ! – Extrait du film Blade Runner

La deuxième fois

À peine rassuré sur la distance qui était la mienne dans cette nouvelle façon d'aborder ce type d'entretien éducatif, j'ai été amené à me poser une nouvelle fois cette question lors du premier confinement qui a provoqué la fermeture des écoles pendant de longues semaines, laissant les élèves dans l'angoisse d'une situation inédite.

Pendant cette période, j'ai contacté par téléphone un certain nombre d'élèves pour prendre de leur nouvelles, dresser un état de leur situation personnelle et scolaire, répondre à leurs questions et leur apporter, selon les cas, les conseils ou le soutien dont ils pouvaient avoir besoin en lien avec les équipes éducatives (enseignants, infirmière et assistante sociale).

J'ai notamment été amené à soutenir une élève de seconde qui vivait en foyer pour jeunes et qui avait soudainement été transférée, du fait du confinement, dans le logement d'une jeune majeure. Je ne connaissais pas sa situation personnelle – et je ne lui ai jamais demandé – mais j'avais noté qu'aucun parent ne figurait sur le dossier de l'élève. Je craignais qu'elle ne se trouve fragilisée par ce cumul de circonstances.

Après avoir réussi à gagner sa confiance – ce qui ne fut pas chose facile, comme on peut le concevoir pour certains de nos jeunes aux parcours heurtés – j'ai continué à l'appeler chaque semaine, à sa demande.

J'ai jugé que, dans ces circonstances exceptionnelles, je pouvais témoigner de marques d'affection plus appuyées qu'à l'ordinaire, plus explicites, en faisant usage d'un discours que je qualifierai de moins neutre qu'habituellement. J'ai considéré à cette occasion qu'il était souhaitable de réduire la distance qui me séparait de cette élève pour lui apporter le soutien dont elle avait alors besoin.

Une fois le déconfinement décrété et le retour en classe organisé (à une fréquence très réduite, il faut le rappeler), je me suis logiquement mis en retrait.

À peu près au même moment j'apprenais l'obtention de ma mutation dans un autre lycée de la région.

Tandis que je pensais en rester là de cette relation, tout à la recherche que j'étais du bon équilibre pour l'élève et en m'efforçant de ne pas me laisser mener par mes propres besoins (ne nions pas la possibilité d'attachement dans la relation éducative : comme le fait remarquer le philosophe Eirick Prairat, on ne peut toucher sans être touché en retour [1]), une amie à qui j'avais confié le fruit de ma réflexion m'a suggéré plutôt de lui dire au revoir pour lui éviter la découverte brutale de mon départ qui pourrait être mal vécu, surtout après le soutien que je lui avais manifesté. Ce fut un conseil avisé et qui a sans doute permis à la jeune de tourner plus facilement la page. Ce qui était précisément mon objectif même si, par crainte de faire trop durer la relation de soutien, j'avais failli l'arrêter trop tôt – ou trop brutalement.

Quelques éléments de réponse

La question soulevée dans le présent billet est donc celle des limites de notre action, dans son intensité comme dans sa durée. La psychologie et la philosophie nous aident à borner la relation éducative dans ces deux dimensions.

La « bonne » intensité

Dans « Les blessures de l'école », la psychologue Marie Quartier détaille le fonctionnement de la relation d'alliance  qui permet de rejoindre la personne en souffrance là où elle est. […] La relation d'alliance crée elle-même un lien émotionnel fort. L'intervenant ne doit pas le craindre, sans pour autant chercher à le renforcer plus que nécessaire .

Pour l'approche philosophique, appuyons-nous à nouveau sur les travaux d'Eirick Prairat et regardons du côté du tact puisqu'il s'agit, selon lui, de la vertu du lien par excellence. Dite avec tact, la parole comble la distance, elle produit du lien qui institue un espace possible pour la confiance. En même temps le tact vise à maintenir suffisamment de distance dans le rapport à autrui afin de ne pas envahir son espace intérieur, cette dimension de l’identité qui est un territoire émotionnel.

La « bonne » durée

Poursuivons notre citation de Marie Quartier :  représenter pour un élève, un enfant, la première personne qui accepte de rentrer dans une vraie alliance – de devenir un véritable allié – est aussi essentiel que temporaire lorsqu'il s'agit d'une posture professionnelle. Cela ne dure que le temps où c'est nécessaire. Mais cela dure tout le temps où c'est nécessaire : la fiabilité fait partie de la relation d'alliance .

Eirick Prairat explique quant à lui que la relation d'autorité est par nature temporaire : elle travaille à sa propre éclipse. Tout éducateur travaille à sa propre mort symbolique, tout éducateur travaille à ne plus être éducateur un jour, toute éducation réussie, par définition, se termine .

On comprend alors que, si la question posée – jusqu'où pousser la relation avec nos élèves – est vertigineuse, c'est que notre responsabilité est immense.


[1] Le tact (tactus en latin) vient du verbe tangere, toucher. Le tact est primitivement le sens du toucher. Il n’est pas seulement ce par quoi nous découvrons les propriétés tangibles d’une chose (sa fluidité, sa mollesse, sa dureté, sa forme, sa température, sa sécheresse ou encore son humidité), il est aussi la sensibilité, c’est-à-dire ce que l’on éprouve en touchant ladite chose. A la différence de la vue, le toucher n’est pas un sens de la distance, il requiert le contact de sorte que le touchant est toujours touché et que le touché est inévitablement touchant. C’est le plus exquis de nos sens, dira Voltaire, car à la différence des autres sens qui « se bornent à la satisfaction de l’individu qui les possède », le tact a cet étrange et merveilleux pouvoir « d’enivrer à la fois deux êtres pensants », celui qui touche et celui qui est touché (Voltaire, 1837, Tome sixième, Dialogue XXII, 711) (Eirick Prairat)

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